Grands enjeux
Exploitées depuis le XIXe siècle, les nappes du Roussillon constituent le réservoir d’eau majeur de Perpignan et de la plaine alentour. Leur exploitation excessive entraîne une dégradation lente mais pas irréversible.
Un réservoir inestimable
Les Pyrénées sont une chance pour les Catalans. Leur proximité permet notamment d’alimenter en eau un formidable réservoir naturel situé sous la plaine du Roussillon. La présence d’eau facilement accessible et de bonne qualité est un atout indéniable en contexte méditerranéen. Ces propriétés ont entraîné l’exploitation des nappes profondes depuis 1829, date du premier forage artésien connu.
Aujourd’hui, près de deux siècles plus tard, ce sont plusieurs dizaines de milliers de forages qui parsèment la plaine. Ils sont exploités pour des usages très variés :
- La principale utilisation est bien sûr l’alimentation en eau potable (ou « AEP ») : 90% de la population roussillonnaise boit l’eau du sous-sol.
- L’agriculture exploite largement les nappes pour l’irrigation des vergers et des cultures légumières.
- Le tourisme littoral et estival dépend fortement de la disponibilité en eau.
- Les particuliers possèdent de très nombreux forages pour les usages du jardin voire de la maison.
- Les industriels, bien que peu nombreux en Roussillon, peuvent être ponctuellement de gros utilisateurs.
- La géothermie, usage nouveau, se développe dans la plaine, et entraîne la réalisation de nombreux forages.
La somme de ces usages entraîne une exploitation intensive des nappes, sans coordination générale.

Une dégradation continue mais pas irréversible
L’absence d’organisation dans l’exploitation des nappes a entraîné des désordres de type quantitatif et qualitatif :
- Quantitatif : les niveaux des nappes profondes baissent depuis plusieurs dizaines d’années.
- Qualitatif : même si la qualité globale des nappes reste bonne, des pollutions sont apparues ponctuellement sur certains secteurs de la plaine. Cette situation, bien que préoccupante, n’est pas irréversible, et une gestion collective peut mener à restaurer un bon état des nappes.
L'eau souterraine utile à tous
La grande disponibilité de l’eau, partout en Roussillon, a entraîné l’exploitation de l’eau souterraine pour de nombreux usages. L’alimentation en eau potable et l’agriculture sont les plus importants ; les particuliers prélèvent moins mais représentent un très grand nombre de forages. Chaque année, 80 millions de m3 d’eau sont pompés dans les nappes du Roussillon, tous usages confondus : cette quantité est équivalente à l’alimentation en eau potable de 700 000 foyers à l’année, ou au remplissage de 3 piscines olympiques par heure. Le nombre de forages existants est estimé à plus de 20 000 (plus d’info dans la rubrique Forages), alors que seulement 4000 sont répertoriés.
Les volumes prélevés se répartissent comme suit :
- Plus de la moitié de l’utilisation est destinée à l’eau potable qui arrive au robinet de tous les roussillonnais.
- Un bon tiers irrigue les fruits et légumes des différentes exploitations agricoles.
- Le reste est utilisé par les particuliers, les industriels, les artisans...
L’eau potable : les plus gros volumes
L’eau prélevée par les collectivités pour alimenter la population représente les plus gros volumes d’exploitation des nappes. Si une grande partie dessert effectivement le robinet des habitants, une autre partie sert à des usages communaux : nettoyage de voirie, arrosage d’espaces verts…
La moitié de l’eau potable provient des nappes quaternaires, surtout dans la vallée de la Têt pour l’alimentation de Perpignan, et dans celle du Tech. L’autre moitié provient des nappes profondes, du Pliocène, sur l’ensemble de la plaine.
L’agriculture : usage important mais mal connu
Les agriculteurs, pour irriguer les cultures de fruits et légumes, utilisent surtout l’eau des nappes superficielles. Les nappes profondes sont parfois sollicitées, notamment sur les secteurs sans autre ressource (Aspres par exemple). Le prélèvement global agricole a été estimé à 28 millions de m3, mais le volume réel exploité n’est pas connu car tous les forages ne sont pas munis de compteurs.
Camping et parcs aquatiques
Les campings et parcs aquatiques peuvent utiliser le réseau d’eau potable mais également des forages, notamment pour l’irrigation des espaces verts et le remplissage des bassins de leurs espaces aquatiques. Pour ces usages, les volumes directement prélevés dans les nappes restent modestes, inférieurs à un million de m3 par an, mais la concentration des prélèvements en période estivale sur la bordure côtière nécessite une gestion rigoureuse
Les particuliers : minoritaires en volume, majoritaires en forages
Les particuliers utilisent des forages principalement pour l’arrosage du jardin ou le remplissage de la piscine : on estime leur nombre à plusieurs dizaines de milliers. Ils sont malheureusement loin d’être tous recensés, car les propriétaires ne les déclarent pas.Ces forages posent deux types de problèmes :
- leur qualité de réalisation laisse parfois à désirer, ce qui entraîne des pollutions des nappes.
- Leur multiplication peut entraîner localement des désordres quantitatifs.
Les autres usages : attention au cumul
D’autres usagers peuvent utiliser l’eau souterraine : industriels, activités artisanales, géothermie etc. Le volume prélevé par chacun est modéré mais le cumul de tous les petits volumes peut être significatif à l’échelle du Roussillon.
Des niveaux à la baisse
Le suivi des nappes depuis plus de trente ans montre un déséquilibre quantitatif chronique : les prélèvements dans les nappes excèdent les capacités de recharge naturelle. C’est particulièrement le cas des nappes profondes.
Nappes pliocènes : un déséquilibre confirmé
Le niveau des nappes profondes est suivi par un réseau de 23 ouvrages qui permettent de connaître la cote piézométrique des nappes, c’est-à-dire leur niveau.
Depuis les années 60, le niveau des nappes profondes est à la baisse, lente et régulière. Au cours d’une année, les niveaux chutent brutalement en été pour remonter dès l’automne, c’est le cycle classique des prélèvements. Toutefois, la courbe de tendance à long terme prouve que le niveau est à la baisse.
Cette tendance incite à s’interroger sur la durabilité de ces prélèvements sur le long terme. Avec des besoins probablement en hausse dans les années à venir (changement climatique, augmentation de population), comment assurer la disponibilité en eau pour tous ?
Nappes quaternaires : dépendantes de la climatologie
Le niveau des nappes peu profondes est suivi par un réseau de 9 piézomètres. Le suivi est globalement plus récent que pour le Pliocène.
Aucune tendance significative à la baisse ou à la hausse n’est observée à une échelle globale. Les nappes quaternaires sont en effet très liées à la pluviométrie et aux cours d’eau avec lesquels elles sont en relation. Leur niveau évolue donc en fonction des variations climatiques.
Les nappes quaternaires étant très liées aux activités de surface, leur recharge dépend en grande partie de la présence de zones non imperméabilisées. L’urbanisation croissante des terrasses alluvionnaires (vallées des cours d’eau) depuis la deuxième moitié du XXème siècle va à l’encontre de ce principe.
Une eau de qualité mais vulnérable
L’eau souterraine du Roussillon est naturellement d’excellente qualité, et souvent potable sans traitement. Néanmoins, des pollutions ponctuelles ont été détectées, et nécessitent une action collective pour restaurer la bonne la qualité des nappes.
Des pollutions ponctuelles
Malgré cette bonne qualité globale, le réseau de suivi de la qualité a permis de détecter trois types de polluants dans les nappes quaternaires et pliocènes :
- Pesticides : ils proviennent majoritairement de l’agriculture, mais aussi des espaces verts et des particuliers. Des produits interdits actuellement en France sont régulièrement retrouvés dans les eaux (triazines), bien que ne dépassant que rarement les normes de qualité.
- Chlorures : en bordure littorale, leur présence dans les nappes est due aux forages défectueux ou abandonnés qui mettent en relation des nappes saumâtres proches de la surface avec les nappes profondes captées pour l’eau potable.
- Nitrates : les sources principales sont l’agriculture, le maraîchage notamment, ainsi que les eaux usées des communes et/ou des particuliers.
Les concentrations retrouvées ne dépassent qu’assez rarement les normes de qualité, mais soulignent que des nappes que l’on croyait naturellement bien protégées peuvent être polluées.
Certaines collectivités et certains agriculteurs s’engagent pour réduire ou supprimer leur utilisation de pesticides. Découvrez leurs actions !.
Vulnérabilité des nappes : l’impact des forages
A l’état naturel, les nappes pliocènes sont protégées par une couche d’argile imperméable. Toutefois, l’existence de nombreux forages mal réalisés, abandonnés ou captant plusieurs niveaux de nappes fragilisent la ressource : ces ouvrages sont des vecteurs de pollution de la surface vers les nappes pliocènes.
Un autre phénomène accentue les pollutions : l’inversion de drainance. Il existe des échanges entre nappes quaternaires et pliocènes, dans un sens ou dans l’autre selon les secteurs (ce qu’on appelle « la drainance »). Sur le littoral, l’échange se fait des nappes pliocènes vers les nappes quaternaires, car les nappes profondes sont sous pression. Les nappes pliocènes sont donc naturellement protégées des pollutions.
Toutefois, lorsque les prélèvements sont importants sur les nappes pliocènes, en été notamment, le sens de la drainance s’inverse : l’eau circule désormais des nappes quaternaires vers les nappes pliocènes. Il y a alors risque de pollution des nappes profondes. C’est ce phénomène qui entraîne notamment la pollution des nappes profondes par les chlorures (sel).

Naturellement pure
L’eau des nappes du Roussillon, filtrée par les sables du sous-sol, est naturellement d’excellente qualité. La présence d’une eau de cette qualité en Méditerranée est une chance, d’autant plus qu’elle a de nombreux avantages comparée aux eaux superficielles : disponibilité partout, meilleure qualité, moins de traitements nécessaires donc coûts d’exploitation réduits, meilleure recharge hivernale, peu d’impact sur les milieux aquatiques.
L’aquifère profond du Pliocène est généralement de meilleure qualité que les nappes quaternaires, car il est protégé de la surface par d’épaisses séries argileuses. Les eaux plus superficielles des nappes quaternaires sont moins protégées, donc potentiellement plus vulnérables aux pollutions.
Intrusions salines
La proximité de la mer Méditerranée entraîne un risque d’intrusion de l’eau de mer dans les nappes.
La Méditerranée et les étangs côtiers constituent l’exutoire de toutes les eaux continentales, y compris les nappes plio-quaternaires. Il existe donc une continuité et une interface entre les nappes d’eau douce et la mer. L’eau salée, plus dense, se positionne sous l’eau douce : c’est le biseau salé. Les prélèvements excessifs, outre le déséquilibre quantitatif, entraînent un risque d’intrusion d’eau de mer dans les nappes. La dépression créée par les volumes extraits en été pourrait en effet provoquer une avancée du biseau salé dans les terres, rendant alors l’eau impropre à tout usage.
Cette intrusion est irréversible à l’échelle d’une vie humaine. Elle n’a rien de théorique puisque le cas s’est déjà produit, notamment dans la région d’Alméria en Espagne. Même si ce risque est difficile à quantifier dans le Roussillon, il doit être pris en compte. Le principe de précaution doit prévaloir pour éviter de compromettre définitivement l’usage des nappes sur le littoral.